"Ce qui relègue ce métier de la grande pêche - au dire des marins eux-mêmes - au rang de "dernier des métiers", c'est sa charpente, sa constitution même, tel qu'il est compris, c'est-à-dire le travail et les conditions dans lesquelles il s'accomplit.
Ici, il n'est pas
question de journées de huit heures. La loi du travail sur les Bancs, c'est le maximum de rendement pendant le maximum de temps! Une féroce émulation dresse l'amour-propre d'un doris contre
l'amour-propre d'un autre doris, l'amour-propre d'un navire contre l'amour-propre d'un autre navire. C'est à qui pêchera le plus, c'est à qui "débanquera" le premier.
Sur le voilier,
arrivé à bord, il ne faut pas songer au repos. La morue, il faut la préparer, il faut l'ébréguer (la dépouiller de ses entrailles), il faut la décoller (lui couper la tête), il faut la trancher
(lui enlever la colonne vertébrale), il faut l'énocter (lui vider ses deux poches de sang), il faut la laver, il faut l'empiler, il faut la saler. Les lignes, il faut les boëtter (amorcer). Il
est difficile de se faire une idée de la somme de travail que représente ce boëttage des lignes. Se battre pendant sept ou huit heures contre une manne de lignes embrouillées, un inextricable
fagot d'hameçons semblables à des ronces et à des épines d'acier, qu'il faut démêler, dénouer, réparer et boëtter. Et ce travail se fait à moitié plié en deux. Aussi, pendant ces longues heures,
on voit des pauvres malheureux se relever, se redresser de temps en temps, placer les mains sur les hanches et lancer le torse en arrière pour soulager leurs reins endoloris. Et pendant la
première pêche, alors que souffle la bise ou que tombent les bruines glaciales, la neige, plus d'un s'arrête pour souffler dans ses mains engourdies, gercées, crevassées, grignotées par la chair
salée ou déchirées par les écailles tranchantes des bulots, ou pour frotter ses poignets dévorés par les démangeaisons des "petits choux" des bancs (excroissances d'origine microbienne).
Et, les lignes boëttées, il faut aller le soir à la nuit tombante, les poser, les larguer à deux ou trois miles.
Il n'y a pas d'heure
pour les repas. Les hommes mangent quand ils peuvent, entre deux tournées, au milieu du nettoyage du poisson ou en boëttant leurs lignes.
Il n'y a pas d'heure pour le repos. Aucune considération ne tient devant ces deux faits: la piaule (banc de morue) passe, le poisson donne: il faut le saisir. Le travail n'est même pas limité par les forces humaines, mais uniquement par l'impossibilité de travailler. Sur les bancs, l'ordinaire du travail c'est dix-huit heures d'affilée.
Et le sort des
équipages des chalutiers n'est pas plus enviable. Le chalutier libère le marin du travail de boëttage des lignes, du halage et des dangers des doris; mais, loin d'alléger son sort, il ne fait que
l'accabler. A Terre-Neuve, la machine n'est pas le serviteur de l'homme: c'est l'homme qui est l'esclave de la machine. La machine peut travailler nuit et jour, l'homme travaillera nuit et jour.
Ce sont les travaux forcés sans discontinuité tant que le poisson donne; et l'abondance du poisson est parfois telle qu'elle ne laisse aux hommes que sept heures de repos par trois jours. Aussi
n'est-il pas rare qu'ils titubent de fatigue et de sommeil. Et dire que, sur certains chalutiers, l'équipage comprend une vingtaine de jeunes de moins de vingt ans! Pauvres enfants!
Car, il faut bien le
préciser, le calendrier des Terre-Neuvas n'est pas réglé par le soleil. L'aurore et le crépuscule, le jour et la nuit sont biffés du calendrier; il ne comporte ni fête, ni dimanche, ni repos
hebdomadaire. Tous ces mots donnent la cadence à la vie normale, mais tous ces mots n'ont aucun sens pour les Terre-Neuvas; leur vie ne comporte qu'un seul mot: Morue-Morue-Morue! La loi des
Bancs est unique:" La morue donne! Marche ou crève!" Aucune loi divine ni aucune loi humaine ne tient devant cette loi. La morue est le dictateur le plus volontaire, le plus absolu et le plus
tyrannique que l'on puisse imaginer.
Les forces humaines? Elle n'en a cure. Sur les voiliers à Terre-Neuve, elle se bute à l'impossibilité de travailler la nuit, mais au Groenland, elle prend sa revanche. Le jour perpétuel, en juin,
juillet, août et septembre, lui permet de donner libre cours à sa sauvagerie, et je l'ai vue condamner les hommes aux travaux forcés de vingt heures par jour, pendant soixante-deux jours
consécutifs.
Sur les chalutiers, la science s'est faite la complice de la férocité sauvage de sa Majesté la Morue. Le progrès doit être le serviteur de l'homme, mais l'âpreté au gain des armateurs a fait du Terre-Neuva l'esclave du progrès au service de la morue..."
Le Grand
Métier de Jean Recher
Terre-Neuve, les petitesses du grand métier
On le sait, la pêche à Terre-Neuve n’a jamais été une sinécure. Métier terrible, insalubre, dangereux, mais aussi métier d’esclaves, où les armateurs tenaient d’une poigne de fer les malheureux
équipages. Témoins ces quelques obligations (il y en a 21 au total) figurant au contrat des matelots de la Thémis, armée en 1770 par la demoiselle Péronnelle Richard de Binic
(22).
- Si des marins étaient arrêtés par la maréchaussée avant le départ, ils devraient rendre leurs avances
(denier à Dieu). Les héritiers de ceux qui mourront pendant le voyage ne pourront prétendre à rien.
– Pendant que le navire sera en rade, ils feront le quart par tiers, jour et nuit. Leur seul salaire durant
cette période sera leur nourriture.
– Le navire, paré à faire voile, les engagés se rendront à bord sous peine d’être traités comme déserteurs,
de restituer leurs avances et de supporter toutes les conséquences.
– Le navire sous voiles, les salaires ne seront acquis que lorsqu’il sera avancé au-delà de l’île de Bréhat.
Les engagés ne pourront en aucun cas abandonner le navire jusqu’à l’achèvement du voyage, sous peine d’être traités comme déserteurs.
– Il est défendu de jurer, ni blasphémer le saint nom de Dieu, de se mutiner, de se quereller, sous peine de
punition exemplaire suivant l’ordonnance en vigueur.
– Le capitaine, les officiers et les matelots qui l’auront mérité bénéficieront de « la part de pêche ».
Elle représente le 1/5ᵉ du produit net de la vente du poisson. La part de pêche sera répartie entre toutes les têtes (méritantes) de l’équipage.
– Toute perte de matériel (doris, approvisionnements, outils, sel, etc.), qui interviendrait avant ou
pendant la pêche, sera déduite de la part de pêche.
– Quitter la pêche au cours du voyage ou se débiner pendant le déchargement implique la restitution des
avances, la perte de la part, le remboursement du manque à gagner dû à leur défection, le paiement de dommages et intérêts. Les coupables subiront, en outre, les rigueurs de l’ordonnance qui
sanctionne ce genre de faits.
- En cas d’insolvabilité, tout l’équipage assumera solidairement…
Cela en dit long sur la condition du petit peuple, contraint d’accepter ça pour survivre.
• Source : Archives départementales des Côtes d’Armor (22).









