Histoire de la pêche à pied \1
La pêche à pied est un vaste sujet, aussi je vais essayer de vous présenter une histoire de la pêche à pied des années 1900 à nos jours, du Mont Saint Michel à Quinéville. N’en déplaise à certains, il ne sera nullement question de taille et de règlementation. Je remercierai plus loin les personnes qui m’ont confiées leurs documents et cartes postales.
Il y aura je pense une bonne quinzaine d’articles consacrés à l’histoire de la pêche à pied.
Fernand Lechanteur rappelle souvent la distinction entre le monde littoral et celui de l'intérieur, dans les chroniques qu'il a régulièrement publiées dans la Presse de la Manche (de 1953 à 1961), : il y a la Côte, le Bocage et, entre deux, le Terrain.
Lors des grandes marées :
"II est bon de ne pas oublier qu'il y a la Côte, puis le Terrain, et enfin le Bocage, et que ces distinctions sont importantes. Quand on est de la Cote, on n'est pas exactement n'importe qui et on reste de la Cote, même si on s'en va occasionnellement dans le Terrain.
Où commence donc ce mystérieux Terrain? L'expression apparait propre au littoral coutançais. Aucun lexique local ne le renferme. Dans ce mot, visiblement, la notion de terre s'oppose à celle du sable. Quand on part du littoral, on entre dans le Terrain des qu'on quitte ce que les géographes nomment l'openfield côtier, c'est-a-dire la zone des campagnes ouvertes divisées en minces lanières de labour, si minces qu'au sud de la Sienne, de Régneville à Bréhal, on les appelle des sillons. Quand on pénètre dans le Terrain, les fossés plantés d'arbres se multiplient, c'est un paysage plus secret qui pour les géographes, est déjà le Bocage, mais c'est tout de même un endroit fréquentable pour les Côtais. Les rapports entre la Côte et ce premier arrière pays ont toujours été cordiaux et fréquents. L'homme de la mer se hasardait dans le lacis des petits chemins du Terrain pour y vendre les produits de sa pêche et acheter en échange du bois pour son âtre et des pommes pour son cidre, car le bois des têtards côtiers est bien creux et les pommes ne donnent qu'une beirlêche pale et aigrelette le plus souvent.
Quant au Bocage, que l'on prononce avec un a très ferme et très long, il évoque bien moins pour l'homme de la Côte un type de paysage qu'une région humaine. Le Bocage, plus que le Terrain, c'est vraiment l'intérieur du pays, contrée étrange dont les habitants appelés Bocageais, et plus intimement surnommés Petras ou Bedas, ont été crées et mis au monde pour le divertissement du Côtais qui, d'un air goguenard, les a vus depuis des générations venir donner deux ou trois fois par an le spectacle de leur maladresse, à la pêque âo lauchon ou de leur avidité aux hanons. Bocageais est si bien devenu péjoratif qu'il ne viendrait jamais à l'idée d'un homme de l'intérieur de se parer de ce titre.
Aujourd'hui les marées suivent toujours leurs rythmes, bocageais et côtais sont toujours là. Depuis le texte de Lechanteur, de nouveaux venus ("estivants" et "parisiens") les ont rejoints sur les grèves mais les comportements semblent très proches. Fascination devant les espaces que la mer laisse à découvert, recherches parfois avides et excessives des coquillages qui vont remplir seaux ou paniers. Chacun a sa pratique, observe ou espionne celle des autres et tous descendent à la mer pour obéir à un indéfinissable comportement. Ils en reviennent poussés par le flot pour croiser parfois le regard soupçonneux des gendarmes ou des douaniers prompts à démasquer les « illégaux ».
A l'exception des falaises de la Hague, tout le littoral du département est concerné par les grands mouvements dont le rythme est donné par la "sainte tablette" qu'est l'annuaire des marées. En prendre chaque année connaissance lors de sa parution, c'est aussitôt repérer
"Les marées de 100" et plus encore "celles de 110". Autant dire que l'on voudra être en congés ce jour là pour ne pas manquer "la marée".
Amateurs ou professionnels ont ainsi rendez-vous sur la grève et ce depuis "des générations". Mais d'un lieu à l'autre, de la baie du Mont-Saint-Michel à la baie des Veys, les usages sont différents. De plus ils ont parfois évolué dans le temps. Les archives en ont quelquefois témoigné, mais rarement, car la pêche à pied est peu à peu devenue économiquement marginale surtout dans la seconde partie du 20ème siècle où s'est développée la conchyliculture. L’iconographie a suivi le développement du tourisme et des bains de mer. La gravure et la lithographie au milieu du 19ème siècle puis la carte postale au début du 20ème siècle ont mis en scène les "types et costumes" du pêcheur aussi bien que le divertissement d'estivants. Dans les quelques articles qui suivent je vous proposerai un rapide périple autour des côtes du département en confrontant des images d'hier et d'aujourd'hui.
Hier, c'est-a-dire la période 1900-1930 dont témoignent la carte postale et les archives photographiques privées. On y voit aussi bien des professionnels (hommes et femmes vivant de leur pêche) que des baigneurs heureux de s'initier aux mêmes pratiques. Plus tardivement, il est moins fréquent de voir la carte postale se faire l'écho de ces personnages ou des scènes qu'ils animent. Les photographies de presse ont pris le relais. A chaque grande marée, quotidiens et hebdomadaires du département décrivent ces descentes "à la grève". Dès la fin du 19ème siècle, une troisième population s'associe à la population locale. II s'agit des familles qui fréquentent les bains de mer. Avec l'arrivée du chemin de fer le long de la côte, elles sont de plus en plus nombreuses. Leur vie quotidienne a été étudiée par Gabriel Desert (1983). Ce dernier montre bien que l'une des premières sources est constituée par les guides de Bains de mer, ancêtres de nos guides et brochures touristiques. Leur liste complète reste à établir car leur parution s'est échelonnée pendant tout le 20ème siècle. Notons seulement que ces guides sont d'une part régionaux (dans le cadre de publications nationales produites par des éditeurs parisiens), et d'autre part très locaux (appartenant au genre de la monographie de station). La distinction reste valable aujourd'hui.
Le prochain article : distraction et plaisir de la plage, avant d'entrer dans le vif du sujet.









