On constate avec amertume la diminution progressive de certains éléments de la faune côtière.
Le fait n'est malheureusement que trop vrai. Jour après jour, ou plutôt an après an, les pêches réalisées par les pêcheurs à pied, tout au long du littoral de l'Atlantique et de la Manche,
s'amenuisent à la manière de la fameuse peau de chagrin. Là où l'on pêchait sans difficulté, en une marée de trois heures, cinq à six beaux homards, une cinquantaine d’anglettes, un bon pot de
bouquets (deux litres, donc deux kilos environ), c'est à peine si on parvient à récolter une cinquantaine de brins de crevette rouge.
Quant à l'anglette (étrille) ou au homard, on ne les cite plus guère que pour mémoire, en basse
eau, il faut être un pêcheur émérite pour en dénicher, au croc ou à la fouëne.
Pourtant le savoir-faire des pêcheurs à pied n’est pas ici en cause, fidèlement retransmis par les
traditions locales ; les marées battent toujours de la même manière les algues, goémons et varechs, qui couvrent les plateaux rocheux à basse mer, semblent être de même espèce qu'il y a trente ou
quarante ans, l'eau paraît disposer de la même teneur en sel et en iode. Et ce qui est caractéristique, et troublant : c'est qu’au large, en eau profonde, en tout cas au delà des limites du
zéro des cartes, là où la mer ne découvre jamais, les richesses crustacières de nos côtes semblent demeurer inchangées, au moins en état d'appauvrissement moins sensible.
La raréfaction des crustacés côtiers, homard et crevette rouge, est due surtout, je crois, à des causes de pollution, au premier rang desquelles il faut sans doute incriminer le fuel. Ce
phénomène de disparition progressive a commencé en effet à se manifester dans les années soixante, à partir du moment où la substitution du moteur à la voile, le développement des tracteurs et
des diesels ont répandu à la surface des eaux basses, par voie d'éjection ou de perte, de minces pellicules de fuel. Les côtes de France, notamment dans le voisinage des ports de commerce ou de
pêche, ont été directement frappées par cette transformation profonde des modes de navigation. C'est à telle enseigne que le parfum même de la basse mer s'en est trouvé modifié. Là où on
respirait à plein nez les effluves pénétrants du sel et surtout de l'iode, en fonction des rochers à varech proches, l'odorat ne perçoit plus guère aujourd'hui que des relents
mazoutés.
Sans être grand devin, on peut supposer que le contact de ces nappes huileuses est de nature à entraver la reproduction crustacière, voire à compromettre la continuité de
l'espèce.
Mais le fuel n'est pas le seul ennemi public du crustacé.
Si cette cause de disparition progressive demeure lente, bien que durable, d'autres raisons occasionnelles
parachèvent l'œuvre destructrice.
C'est d'abord le cas des pêcheurs en bateau. Tandis que ceux-ci poursuivent en bateau le même objectif que les pêcheurs à pied, homard et bouquet, au moyen de casiers ou de nasses qu'ils déposent
au delà de la limite des basses eaux, aux environs du zéro des cartes, point d'élection de notre gibier sous-marin, pour les y « relever » à la marée suivante. On peut croire que le crustacé,
moins sot qu'on ne le pense, a depuis longtemps flairé les dangers du fuel, à supposer ainsi qu'il s'efforce, dans la mesure des lois de sa race, à se réfugier de l'autre côté de ce fictif rideau
de mer qu'est le point de l'étale. Il en va ainsi, particulièrement, des femelles, qui aiment à déposer leurs œufs en eau paisible.
Sans vouloir jeter exclusivement la pierre aux pêcheurs en bateau, il ne faut pas oublier non plus, je le dis au passage, que certains pêcheurs à pied ajoutent inconsciemment à cette destruction, en ramassant sans distinction moyennes ou grosses pièces et menu fretin, détruisant ainsi la couvée dans l'œuf. À cet égard, nombre d'estivants parisiens ou de banlieue s'obstinent à qui mieux mieux à tuer sûrement la poule aux œufs d'or, sans soupçonner le moins du monde la portée de leurs ravages. Mais pourrait-on leur en vouloir quand on sait ce qu'ils ignorent, quand on voit aussi avec quel détachement des choses de la mer les grands quotidiens et les revues de tourisme se refusent à initier leurs lecteurs aux divers moyens de pêcher au bord des plages, avec fruit et discernement, comme si la pêche côtière à pied n'était et ne pouvait être que passe-temps de gamins ?
À tant de causes variées, d'inégales incidences sur le sort de la crevette ou du homard, viennent parfois s'adjoindre des motifs accidentels de destruction de l'espèce.
On ignore trop, par exemple, que les coups de gel, s'ils tombent sur une « découverte » de grandes marée,
provoquent par inhibition la mort d'un grand nombre de crustacés. Non que le froid les tue directement, ce qui demeure tout de même assez rare chez nous, mais il les paralyse au sec, leur
interdisant tout moyen de nager dès que la mer remonte. Le résultat immanquable, c'est que ces crevettes ou homardeaux se laissent alors rouler par le flux bien loin de leurs gîtes naturels, le
plus souvent vers des côtes sableuses où ils s’échouent à mer pleine, pour y crever.
De toutes parts, les amateurs dont nous sommes se plaignent de la rareté et de la pauvreté de leurs prises. Tant de causes diverses : le fuel, les hivers rigoureux d'avant-hier, les pêcheurs à
pied maladroits et les pêcheurs en bateau avides, se liguent contre la gent crustacière et en amenuisent jour après jour les populations. On se demande avec quelque inquiétude où et quand cela
s'arrêtera, et même si cela cessera jamais ...
Colobes